Sempé: Un peu de Paris...

Novembre 2015

Tous les matins, en sortant de chez moi, je passe devant ce dessin de Sempé.
Et, avant de plonger à mon tour dans la foule qui envahit les rues, je ne peux m'empêcher d'adresser un petit sourire à cette foule de papier. Parfois, il me vient l'envie - ou du moins l'idée - de soulever mon chapeau, à l'image des personnages de Sempé qui passent devant un monument. N'ayant pas de chapeau, je m'en tiens à un petit sourire.
Car le monde que nous propose Sempé depuis maintenant plusieurs décennies est un monde rassurant, presque immuable, avec ses codes éprouvés: les petites filles dansent, les vieilles dames promènent leur chien, les hommes portent le costume... Une certaine idée du bonheur simple.



J'ai rédigé ce commentaire il y a quelques temps déjà et, comme quelques autres, il est resté au fond de mon tiroir électronique. Régulièrement retouché, jamais tout à fait finalisé, et puis tant d'autres choses à faire...
Et puis est arrivé ce putain de 13 novembre.
Le monde de Sempé est-il mort cette nuit-là ? Je n'ai pas envie de m'y résoudre, de réécrire cet article au passé.

Il s'agit dans ce dessin d'une scène de rue parisienne comme aime les dessiner Sempé, presque une rue de carte postale, avec sa grande brasserie et sa célèbre colonne Morris. Un dessin que Sempé a réalisé au tournant du siècle, il y a une éternité, dans le cadre de son recueil "Un peu de Paris" (Gallimard, 2001).
Ici, point de personnage solitaire perdu au milieu d'un environnement le dépassant, mais une foule de gens, seuls, en couple, en groupe, un véritable petit théâtre de la vie qui se déroule sous nos yeux.
La scène s'articule autour de ces deux hommes qui discutent, très sérieusement semble-t-il.

 
Le personnage de gauche, plus âgé, est en train d'expliquer quelque chose à celui, plus jeune, que l'on devine être un collègue de travail. Même tenue sobre, costume-cravate, même sacoche sombre, Sempé laisse peu de doute sur leur profession: ils sont banquiers, assureurs, expert-comptable...
J'aime la façon dont Sempé est capable de dresser un portrait juste, avec cette grande économie de traits qui est la marque des grands.
 Ici, les postures indiquent sans équivoque le type de relation qui s'est établie entre les deux personnes: autorité empreinte d'une certaine bienveillance pour l'un (main levée mais sans le doigt tendu, paupières mi-closes), concentration et respect pour l'autre.







Au dos du dessin figure une esquisse, une recherche d'attitude pour ce couple. 
Les attitudes y sont totalement changées, par la magie de quelques petits traits sensiblement différents: une tête plus relevée, un doigt tendu, des regards plus durs... 
Même si on ne l'entend pas, le propos est nécessairement tout autre. Sempé a-t-il changé d'idée ? Est-ce le trait qui influence voire guide le dialogue et le sens de son dessin final ? Mystère de la création...
Et ce n'est pas le moindre des talents de Sempé d'arriver à nous faire percevoir et ressentir bien plus qu'il n'en dessine. C'est bien connu, l'essentiel est invisible pour les yeux.








Mystère aussi sur ce monologue puisque aucun texte ne vient accompagner le dessin. Pourtant, il n'est pas difficile de l'entendre. Si, tendez bien l'oreille, le langage de Sempé est aisément reconnaissable. Ses personnages s'expriment souvent avec emphase, une grandiloquence qui a le charme désuet des bons mots, des belles phrases finement tournées, et qui créé inévitablement ce subtil décalage avec la banale comédie humaine qui se joue sous nos yeux.
J'ai souvent cherché à percer le mystère de cette discussion, j'en ai même esquissé quelques unes au gré de mon humeur. Il y est question de la place de l'homme dans la société, de celle de la femme en particulier, de l'avenir, de cette ambition qui nourrit une vie...
Depuis quelques jours, j'ai plus de mal à imaginer ce que peuvent bien se raconter ces deux parisiens...
Et qu'en dirait Sempé lui-même ? Il doit être bien triste aussi.

On peut remarquer que dans ses dessins, les personnages ont souvent les yeux mi-clos.


Il nous fait ressentir toute la concentration sous les paupières, le calme certainement, mais c'est aussi une certaine façon de s'extraire de la scène, du tumulte ambiant, pour se perdre dans des pensées que l'on peut imaginer lointaines...

Les femmes sont-elles l'objet de ces pensées ? Possible, tant elles marquent indéniablement ce dessin.
Elles sont belles sous les traits de Sempé, élégantes, métissées, pleines de vie, et au final on se rend compte à quel point elles sont au centre de l'attention. Les messieurs n'ont pas manqué de remarquer la jeune femme qui appelle un taxi, de se retourner sur son passage.




Mais comment échapper à cette fatale attraction ?
Elles sont partout (si si !) et le décor urbain de cette rue parisienne nous le rappelle, que ce soit sur les flancs du bus, sur les grands panneaux publicitaires ou encore sur la colonne Morris.
D'ailleurs, Sempé ne manque pas de souligner graphiquement ces éléments par un lavis nettement plus dense, rehaussé de détails, comme un coup de projecteur sur l'objet des pensées de ces messieurs.











J'ai aussi remarqué à quel point Sempé aime à glisser ici et là quelques détails, quelques scénettes dans la grande scène, comme pour mieux nous inviter à prêter une plus grande attention aux petites choses de la vie.

Ici, ce sera ce couple visiblement amoureux qui file, bras dessus bras dessous, alors que juste en arrière plan on peut distinguer une serveuse en train d'aider une cliente à remettre son manteau.




Rien de pittoresque dans ces détails, simplement de la justesse et le regard tendre de Sempé.

Ici, assis à la table du restaurant, on devine un couple élégant, discutant devant une flûte de champagne. L'homme est à peine esquissé mais la femme est beaucoup plus détaillée: sa tenue, ses bijoux, sa posture, jambes croisées, une cigarette à la main.

Et plus on entre dans ce dessin, plus on tombe sous le charme car on réalise la somme de détails et le soin qu'a apporté Sempé à la genèse de son petit monde.

Un monde d'homme, comme comme on peut penser que nos deux personnages principaux en discutent. N'empêche semble dire Sempé, tout continue de tourner autour des femmes...



Enfin, tout au fond du décor, un peu perdu dans le flot des passants, des bus et des voitures, il y a ce petit bonhomme. Une silhouette à peine esquissée, la casquette vissée sur la tête, immobile devant une vitrine de sous-vêtements féminins. Pris en flagrant délit comme dans une célèbre photo de Doisneau, notre homme observe cette jambe interminable. Petit détail pour un petit plaisir simple...


Depuis le jour où j'ai découvert Sempé, j'ai une tendresse toute particulière pour son monde. Non pas que Paris ou New-York soient mes univers quotidiens, mais j'aime m'y plonger, m'y perdre avec la certitude de pouvoir retrouver toutes ces petites choses rassurantes de la vie, chacune à leur place.
Sempé fait cela à merveille, et en ces temps pour le moins troubles, il est bon de croire que ce monde là n'a pas encore disparu.
Merci à lui.

1 commentaire:

Anonyme a dit…

Superbe article ! Merci.